Xavier Tilliette S.J. - Dans mes propres affaires

Ce qui a été dit et écrit de moi me fait penser tour à tour, non sans fatuité, à la légende du portrait de Hegel, " ceux qui me connaissent me reconnaîtront", et plus souvent au Narcisse de Valéry, "O semblable, et pourtant plus parfait que moi-même", et au titre récent de Paul Ricoeur, "Soi-même comme un autre". Un autoportrait sera-t-il plus fiable?

J'ai fait mes premières armes de professeur de philosophie au collège Saint-Louis de Gonzague de la rue Franklin. J'étais alors imbu de Phénoménologie, de Merleau-Ponty, mais aussi de Kierkegaard, de Jaspers, féru aussi de Hegel et de l'autre Phénoménologie. Je n'avais pas terminé mon Entdeckungsreise. L'enseignement supérieur, après quelques essais au scolasticat de Chantilly, commencé sérieusement en 1969 à l'Institut Catholique, où m'a appelé le Père Dominique Dubarle, puis parallèlement à partir de 1972 à l'Université Grégorienne (et maintenant aussi au Latran), épisodiquement au Centre Sèvres. Ainsi j'ai pu faire participer les étudiants et auditeurs, parfois surmenés, à mes travaux en cours; et inversement l'activité enseignante m'a incité à lire davantage, à élargir mon champ d'investigation. La "Catho" m'a non seulement donné un poste enviable, mais comme la Grégorienne elle ne m'a pas bridé, elle m'a laissé le choix de mes cours, qui peu à peu ont obliqué de l'histoire de la philosophie moderne à la philosophie religieuse et à la théologie philosophique.

J'avais bénéficié, tout au long de ma formation de jésuite, de 1'exemple et de l'encouragement de maîtres qui étaient en même temps des amis, le Père Charmot, le Père de Lubac, le Père Daniélou, le Père Fessard, le Père Varillon, le Père Bouillard... J'ai pu encore converser longuement avec le Père Teilhard. Le Père Régnier, mon professeur, directeur indestructible des Archives de Philosophie, a eu la bienveillance de publier mes premiers essais philosophiques, dix ans après mes prémices littéraires dans les Etudes. Car je ne suis pas un philosophe de souche, ni même de vocation. Je me suis longtemps considéré comme un braconnier, un transfuge de la littérature. C'est le hasard qui m'a fait, plus que la nécessité, l'occasion a engendre le larron. Mais il est vrai que dès mes débuts, j'avais des préoccupations métaphysiques. Je doutais cependant d'avoir le talent suffisant pour m'adonner à la philosophie de manière technique. En outre la littérature m'attirait davantage. Etroitement serré dans le corset des contraintes religieuses, qui étouffait mes velléités lyriques, j'étais un jeune poète mort auquel le critique survivait, vampirisant mes lectures. J'ai alors, â la requête du Père d'Ouince, placé de précoces chroniques aux Etudes. Je paraissais devoir aboutir professeur de lettres au juvénat ou rédacteur aux Etudes, où j'ai effectivement séjourné une dizaine d'années. Mais dès auparavant ma vocation philosophique avait été scellée, car á deux reprises avant et après mes études théologiques, on avait eu besoin d'un professeur de philosophie au collège Saint-Louis-de-Gonzague de la rue Franklin, et j'avais été désigné. Cette nomination, réveillant la fibre ancienne, m'a jeté dans la préparation de mes cours et dans un flot de lectures pêle-mêle, avec une prédilection pour la phénoménologie et l'existentialisme. De 1955 à 1958 j'ai suivi assidúment les cours de Merleau-Ponty au Collège de France, j'y ai même entrain quelques-uns de mes élèves (le jeudi).

La littérature et la théologie n'étaient pas pour autant oubliées mais, incertain de l'avenir, désireux d'éviter la dispersion et de faire du hasard la nécessité, je choisis d'entamer une thèse de doctorat d'Etat, dont je souhaitais me servir comme d'un palan pour me propulser hors de l'enseignement secondaire. Je m'étais exercé et pour ainsi dire mis à l'épreuve en rédigeant une longue étude sur 1a vérité chez Jaspers qui, complétée, sera éditée par Aubier en 1960. La décision de la thèse était mienne, le choix du sujet de thèse fut l'affaire de Jean Wahl, dont je fréquentais alors le Collège philosophique . Intrigué par l'ouvrage récent et retentissant de Walter Schulz, il m'imposa d'examiner la dernière philosophie de Schelling, en forme de réfutation - ce que je me suis bien gardé de faire. I1 pensait à une rapide exécution. Mal lui en a pris, car j'ai traîné le boulet pendant plus de dix ans, il est vrai souvent interrompu par des articles, des cours, des comptes rendus, entravé plus encore par les difficultés inhérentes à Schelling. Je ne voulais pas abandonner, j'étais obsédé par la devise de l'ICAM de Lille "Finir".

Mais cette longue préparation de thèse - en Allemagne durant les vacances d'été, quasi terminée dans le vacarme des fusées et des bombes lacrymogènes de Mai 68 comme la Phénoménologie de l'Esprit dans le grondement des canons et la lueur des feux de bivouac d'Iéna - si parva licet componere magnis -, m'a laissé des souvenirs mélangés. Je ne me suis jamais vraiment affectionné à mon auteur. Mais, malgré moi suis devenu un spécialiste et, depuis, Schelling ne m'a pas quitté.

L'ouvrage, aujourd'hui épuisé, est un livre standard. Il n'est pas sans défauts, il contient des longueurs, des faiblesses, quelques erreurs. Il mené en dialogue constant avec la Forschung, de sorte qu'il est daté. L'accès à l'oeuvre est oblique. C'est le roman de l'éducation intellectuelle d'un philosophe, de sa rumination, de son labeur. Du moins a-t-il ouvert la voie aux travaux plus approfondis de Jean-François Marquet, Miklos Vetö, Emilio Brito, Marc Maesschalck, etc. Pendant la préparation, j'étais en relations constantes avec Jean Wahl, inénarrable, et Vladimir Jankélévitch, pour lequel Schelling faisait exception à l'ostracisme jeté sur la philosophie allemande; mais je rencontrais aussi, selon les occasions des congrès, des colloques, des réceptions, des visites... de nombreux universitaires; la plupart sont devenus des amis, et la liste n'est pas close. A la commission de philosophie du CNR; au cours des années 70, j'ai multiplié ces contacts. L'Université est ma seconde patrie.

J'avais commencé à me rendre régulièrement à Rome en janvier aux Colloques Castelli, forum de la philosophie européenne et haut lieu de l'amitié - bien que Castelli, qui m'avait invité en 1965, m'ait mis en pénitence durant trois ans pour me punir du péché d'historicisme, pourtant fréquent en Italie. J'ai retenu la leçon, et toutes mes contributions à l'Archivio ont eu désormais un cachet personnel; ce sont des dissertations engagées. L'Italie devait bientôt supplanter l'Espagne dans ma faveur et devenir le théâtre principal de mon activité d'enseignant et de conférencier. J'y compte un nombre d'amis impressionnant et plusieurs lieux d'élection, Rome, Naples, Palerme, Turin, Urbino, Ferrare... L'Allemagne de mes vacances n'est toutefois pas délaissée, avec ses ports d'attache familiers, Fribourg, Munich, Bonn, Tubingue, Berlin... mais mon assiduité aux congrès a quelque peu fléchi.

Bien entendu, j'ai eu mainte occasion d'exploiter ma connaissance de la philosophie allemande, et particulièrement du grand Idéalisme. Cependant j'ai assez vite retrouvé ma pente, la philosophie religieuse. Beaucoup d'articles gravitent autour du rapport de la philosophie et de la foi. Ma bibliographie, assez éclectique, établie avec un dévouement touchant par la Père Michel Sales, est éloquente à ce sujet. A dire vrai, je n'aime guère parler de mon œuvre car elle n'obéit pas à un dessein prémédité, c'est une production qui reste disponible à la demande, quoique je ne puisse suffire à toutes les sollicitations. Néanmoins le hasard ne règne pas sans partage. Jadis j'ai conçu le projet de discerner le reflet des données théologiques sur 1e travail philosophique, une recherche que m'a inspirée la fréquentation du Père Fessard. Dans mes cours plus que dans mes publications j'ai réalisé des fragments de ce plan ambitieux. "son attention s'est portée surtout sur le Christ et la christologie et je me suis efforcé d'acclimater l'idée d'une christologie philosophique qui ne serait ni réductrice ni insincère. Un inventaire monographique en fascicules a été traduit et publié en italien; un prélèvement intitulé La christologie idéaliste a paru dans une collection dirigée par Joseph Doré, une étude synthétique Le Christ de la philosophie dans la collection "Cogitatio fidei des Editions du Cerf; elle sera suivie d'une Semaine Sainte des philosophes.

J'arrive à un âge où il faut d'ores et dé jà " quitter le long expoir et les vastes pensers". Cependant à chaque jour suffit sa peine, et "les ans, pour peu qu'il m'en reste " devraient être employés à mettre enfin en œuvre cette "intuition intellectuelle de Kant à Hegel" qui me tracasse depuis les prémices de ma thèse et que des cours napolitains ont commencé à élaborer. Je rêve aussi d'une anthropologie catégoriale, qui transmuerait mon expérience en pensée, mais "pour soulever un poids si lourd, Sisyphe, il faudrait ton courage... "Je crains de me rabattre sur des mémoires, rédiger des souvenirs, ne serait-ce que pour évoquer une Atlantide submergée, la Compagnie de Jésus telle qu'elle n'est plus. Il me plairait aussi, dans un genre où Bertrand Saint-Sernin excelle, de réunir et de compléter ma galerie de portraits. Comme tous les solitaires, j'aime les êtres, je suis sensible à leur apparence comme leur vie profonde; 1'amitié et la fidélité me touchent comme quelque chose d'immérité; mes morts vivent en moi, m'initiant au monde invisible. Ce n'est pas en vain que j'ai beaucoup fréquenté Gabriel Marcel dans les 15 dernières années de sa vie.

Il se trouve qu'au seuil de la vieillesse, selon le schématisme hégélien et schellinghien, la fin rejoigne le commencement. La vie associative m'a beaucoup impliqué dans des travaux claudéliens, je retrouve ainsi mes débuts, un amour de jeunesse. A travers " Présence de Gabriel Marcel " je garde précisement la vénération du philosophe si vulnérable, si désarmé, dont l'œuvre a été vraiment pour moi une nourriture. Je m'étais fermement engagé chez les Amis du Cardinal Daniélou - Jean Daniélou, dont le compagnonnage`électrisant me reporte en-deçà jusqu'en 1940, au tout début de mes études de juvénat. D'autres disparus, comme Claude Bruaire, Yvon Belaval, Eugène Susini, Pierre Boudot, tant d'autres...hantent ma mémoire et me font ressaisir la juste mesure des choses. Mais leur trace est d'abord un sillon de peine dans mon coeur. Les vivants ne m'occupent pas moina, certes, ceux qui m'antourent et ceux qui sont au loin. Parmi les absents je voudrais mentionner Miche~Henry, dont la délicatesse égale le génie, Luigi Pareyson, l'ami incommode et sensible, Nunzio Incardona, dont mon " amitié pensive " s'efforce de déchiffrer les arcanes...

On a mis cette réunion sous le signe de l'absolu et donc de la musique : visages de l'Absolu. Cela conviendrait mieux à Schelling et à Bruaire qu'à un scoliaste. L'intitulé correspond cependant à la haute idée que je me fais de la philosophie, bien que dans son champ je ne sois qu'un ouvrier de la troisième ou de la sixième heure. J'essaie d'écrire en respectant à la foi mon objet et mon lecteur. Ceux qui me font l'honneur de me lire connaissent mes thèmes préférés : le Moi, l'intuition intellectuelle, la mémoire et le temps, la mort, les mythes, raison et foi, philosophie et théologie. Ma perspective est généralement historique, et des références favorites me servent de repères : la Légende du Grand Inquisiteur, le Songe de Jean Paul, le Cantique à la conscience de Lequier et celui de Newman, la Lettre à Mademoiselle de Roannez, le portrait du chevalier de la foi, le " fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne l'invocation orphique à la fin de Homo Viator, la deuxième Elégie de Duino... C'est ainsi que dans une oeuvre passablement disparate, des correspondances s'établissent, les échos se répondent.

Je prends congé sur le mot le plus banal, aussi usé qu'indispensable, mais c'est paraît-il la toute dernière parole qu'ait prononcée l'augure du 20ème siècle, Heidegger; elle est donc reblanchie: DANKE, MERCI.